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Le Saint-Alexandre d'il y a soixante-dix ans

2e partie

Mes meilleurs moments à Saint-Alexandre, je les dois peut-être à trois choses: l'apprentissage de la parole, la magie du théâtre et, surtout, à l'immense découverte du Petit Larousse. Dictionnaires et encyclopédies me fascinent toujours et cette grande histoire d'amour commença au Collège. C'est d'abord en salle d'études que le Petit Larousse m'envoûta. Aussi fut-il le compagnon obligé de toutes mes lectures (voire lecture en soi!), le précieux arbitre d'innombrables débats parfaitement oiseux, l'étrange démêleur des matières préférées et le remplaçant d'office des matières détestées. Si je vous disais que l'exotisme du mot « hypoténuse » faillit me réconcilier avec les maths. Ce mémorable Petit Larousse conserva toute son emprise même après que ses jolies « pages roses » eurent été amputées de certaines reproductions de statuaire classique, planches jugées scabreuses par un pudique préfet de discipline. Façon comme une autre, je suppose, d'interpréter Molière et son célèbre « Couvrez ce sein que je ne saurais voir! »

C'est Molière, justement, qui nous fournit en mai 1936 notre pièce de fin d'année, « L'Avare ». Comme toujours, cette production fut mise en scène par le père Daniel Barnabé, directeur attitré de la troupe alexandrine. Fort satisfait de notre prestation, il nous amena répéter « L'Avare » à Saint-Joseph d'Orléans près d'Ottawa sortie exceptionnelle, vous pensez bien, pour les dix pensionnaires que nous étions: Valmore Lafontaine, Hector Laflamme, Bernard Potvin, Eugène Falardeau, Marc (Ovila) Saint-Jean, Clarence Lesieur, Grégoire Farrell, Edmond Dumouchel, Marcel Chartier et moi qui jouais Harpagon. J'avais dix sept ans. Mais déjà à quinze ans je recevais l'honneur d'un autre premier rôle, celui de ce bravache qui adore le vin et la gloire « Fanfan la Tulipe », pièce pleine de soldats et de sauvages (42 acteurs!) jouée le 21 mai 1934 pour la fête de Dollard. Fallait voir la joyeuse stupéfaction de la salle quand, saluant soudain d'un geste large, Fanfan découvrait sa bille tondue ras, effectivement scalpée par les Indiens - illusion rendue possible par ma chevelure masquée sous une vraie vessie de boeuf!

Sur la vingtaine de pièces jouées, deux autres méritent d'être signalées. D'abord le « Thomas Morus » du 25 novembre 1937 où Marcel Chartier (sauf erreur) incarnait si bien Thomas More, l'héroïque chancelier exécuté par Henri VIII. J'y jouais le fidèle intendant de la maison Morus, intendant peu convaincant alors que j'avais été un scélérat en pleine forme dans « Le Nil rouge », super-production de mai 1935. Remarquable reconstitution de l'ancienne Égypte, ce drame poétique fut oeuvre conjointe, L'admirable professeur de rhéto qu'était le père Henri Goré en créa le texte en fort beaux alexandrins, d'après un savant canevas établi par ce fascinant égyptologue que fut le père Louis Taché, titulaire de versification. Mon frère Paul compléta en composant pour « Le Nil rouge » une aimable et habile musique qui sentait presque les pyramides. Une riche distribution de 35 comédiens mettait en vedette notre auguste aîné, Philippe Blanchard, le pharaon dont je devenais le grand-prêtre, l'âme damnée et redoutable magicien qui d'un coup de baguette fit surgir en scène de terrifiants feux de Bengale! Rôle de plusieurs centaines de vers qui révolta le père Vichard à qui j'avais longuement expliqué que je n'arrivais pas à apprendre son grec parce que je n'avais pas de mémoire... Ne quittons pas les planches alexandrines avant d'y saluer le passage de tant d'autres élèves acteurs, certains aussi doués qu'un Raymond Bériault, d'autres aussi inattendus qu'un Alphonse Soucy ou un Rodrigue Roberge. Et que dire de Philippe Maltais, congénitalement comique!

À Saint-Alexandre, l'enrichissante fête de la parole revêtait moult formes. En premier lieu, nos joyeuses soirées de famille où régnaient chansons drôles et pitreries, saynètes loufoques et poèmes divers; mes prestations d'Hugo et de Jean Narrache y sont nées. Il y avait aussi le passage de conférenciers de marque tels que l'explosif sénateur Gustave Lacasse, l'éloquent bibliothécaire Félix Desrochers, l'éblouissant sociétaire de la Comédie Française, Henri Rollan, qui semblait savoir par coeur tout Racine et Corneille. Parfois on accueillait solennellement d'éminents personnages comme le romancier John Buchan (notamment « The 39 Steps ») devenu Lord Tweedsmuir, gouverneur-général du Canada. Ou encore le comte Robert de Dampierre, ambassadeur de France, dont la ravissante épouse Léïla était une poétesse yougoslave. À la demande du père supérieur et à l'étonnement ému de l'auteur, je lui dis en scène son beau poème « Séparation » obtenu subrepticement au téléphone par le père Goré qui, à cet effet, avait appelé la secrétaire de la Comtesse - la liant au secret! N'oublions pas, surtout, les exaltantes séances du cercle littéraire Montmorency-Laval que le père Taché m'avait demandé de faire revivre avec lui, en 1936. Le dimanche après la messe, sous l'oeil stimulant du Père, une vingtaine d'entre nous s'y exerçaient au pur verbe français et aux arguments bien charpentés: improvisations ou textes préparés, esquisses historiques, corrections langagières, frémissants débats contradictoires où, du premier coup, Philippe Blanchard me démolit net...

3e partie »

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