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Les lois Combes et le Québec

Le Droit. 18 avril 2003

Avril 1903. En France. La Semaine sainte. Par dizaines et par dizaines, des maisons mères de congrégations religieuses reçoivent des avis du gouvernement: elles ont 15 jours pour fermer et les religieux doivent se disperser. Pourquoi ? Parce que le gouvernement d'Émile Combes a fait rejeter par la Chambre leur demande d'autorisation, requise par la loi du 1er juillet 1901. Grave débat de société. De fait, les républicains craignaient l'envahissement clérical, particulièrement du fait de l'enseignement congréganiste. Waldeck-Rousseau, qui avait fait adopter la loi de 1901, avait parlé des « deux jeunesses », sans oublier la richesse des congrégations, qu'il estimait à un milliard (les vérifications des historiens ont avéré ce chiffre). C'est une puissance sociale qu'on voulait contrôler.

Combes fait donc rejeter en bloc les demandes d'autorisation et les congrégations non autorisées doivent se disperser. C'est surtout à l'enseignement qu'on s'attaque: l'année suivante, une loi du 7 juillet 1904 viendra carrément interdire l'enseignement congréganiste, ce qui touchera, par exemple, les Frères des écoles chrétiennes, qui étaient autorisés et qui enverront dès lors au Québec, cette année-là, 175 de leurs membres.

Car cette politique anticléricale, anticongréganiste, aura beaucoup de conséquences pour le Québec. Les religieux français, les enseignants surtout, n'avaient plus que le choix suivant: ou se séculariser (quitter officiellement leur habit et la congrégation, tout en continuant à être religieux) ou quitter la France, pour poursuivre leur vocation sous des cieux plus cléments. A cause de son caractère catholique et français, le Québec fut naturellement une des destinations favorites. Les évêques les accueillirent à bras ouverts (pas tous, cependant), et mirent tout en oeuvre pour que les évênements de 1903 ne se reproduisent pas au Canada. Écoutons par exemple Mgr Bégin, archevêque de Québec, en 1904:Je redoute pour notre Canada l'invasion des mêmes idées pernicieuses et des mêmes vices qui ruinent notre ancienne mère patrie... Le clergé a besoin ... de sainteté, s'il veut que le peuple Canadien, encore si bon, si religieux, ne se laisse pas entrainer peu à peu sur la même pente fatale et vers les mêmes abîmes que le peuple français.

Entre 1902 et 1904, 14 nouvelles congrégations françaises s'implantèrent au Québec, sur tout le territoire. Huit autres s'ajoutèrent entre 1905 et 1914, souvent à la suite des mêmes évènements. Le nombre de religieux venus au Québec à cette occasion fut considérable. Les congrégations déjà implantées ici (Frères de l'instruction chrétienne, Maristes, Filles de la Sagesse, par exemple) en accueillirent beaucoup. Même, les Franciscains démnagèrent le siège de leur province de France au Canada. En tout, le Québec accueillit 686 religieux français en 1903 et 411 en 1904, la majorité (566) des frères enseignants. Au total, ce sont 2007 religieuses et religieux français qui s'établirent au Québec entre 1900 et 1914.

On les retrouve partout dans la province, où ils firent leur marque. Il en vint plusieurs dans la région outaouaise. D'abord, à Ottawa-Est, le supérieur du Scolasticat des Oblats, le père Duvic, fait venir les Soeurs du Sacré-Coeur de Saint-Jacut, nom qui fit bien rire à lépoque. Puis, en 1905, les Pères du Saint-Esprit établissent un Institut colonial sur la Gatineau: il deviendra en 1912 le Collège Saint-Alexandre, en l'honneur du fondateur, Alexandre Le Roy. L'année suivante, ces pères font venir des Soeurs des Sacrés-Coeurs de Mormaison, en Vendée, pour s'occuper de l'entretien ménager. Comme les Soeurs de Saint-Jacut, elles reprendront vite leur vocation d'enseignantes. Enfin, en 1910, les Visitandines ouvrent un monastère à Ottawa, sur Richmond Road: elles y propageront la dévotion à saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, très vénérée à leur monastère d'origine d'Annecy.

Que reste-t-il de tout cela aujourd'hui ? Ces évènements sont bien oubliés, la plupart des congrégations ne se recrutent plus, les religieux et religieuses qui restent ont une action qui paraît beaucoup plus individuelle que collective, à quelques exceptions près. Mais il faut savoir garder mémoire, pour comprendre d'où nous venons...

Guy Laperrière

(L'auteur est professeur d'histoire à l'Université de Sherbrooke)

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