La pauvresse volontaire
Pour Amicie Lebaudy, l'argent rentrait par toutes les portes, les millions de la bourse que ramassait Jules ainsi que les revenus très substantiels qui émanaient de la raffinerie de sucre Lebaudy. Elle aurait pu mener une vie de pacha mais elle y renonça pour se contenter d'une vie de paria et se glisser au rang de l'anonymat. Déjà, elle s'était coupée de son mari qu'elle en était venue à détester à cause d'abord de son matérialisme honteux. Elle avait aussi perdu un par un ses quatre enfants - ses trois gars surtout, bâtis du même bois que leur père, n'étaient pas rééducables, selon elle. Spirituellement, elle était devenue des siens si différente que Jules dira un jour Mme Lebaudy préfère le Christ à ses enfants et la vie éternelle à la vie terrestre.
Avec son arrière-goût royaliste, Amicie condamnait le gouvernement républicain de son temps qu'elle trouvait pervers et pourri jusqu'à investir de grosses sommes pour appuyer les derniers sauveurs de la Patrie française. Mais, devant ses insuccès en politique, elle résolut de mettre l'accent sur des actions charitables qui ont accaparé le meilleur de sa fortune. Fidèle à sa discrétion et pour sauvegarder un anonymat tout à fait dans la ligne évangélique elle institua la Fondation Amicie-Lebaudy qui devra travailler incognito, complètement anonyme, jusqu'à sa mort. Combien d'argent investi là, Dieu seul le sait.
Dans la même mentalité qui au fond émanait d'une humilité authentique elle s'est mise à supporter le GMO de ses millions. Tout le monde connaissait le GMO, le Groupe des Maisons Ouvrières, nos HLM modernes, et tout le monde se surprenait à constater qu'il y avait tant de millions disponibles sans en connaître la source: la pourvoyeuse, c'était Amicie Lebaudy. De fait, Amicie obéissait à une triple poussée intérieure. D'abord, expier pour l'escroquerie de son mari dans la faillite de l'Union générale qui avait ruiné tant de petites gens. Secundo, assouvir sa soif d'éduquer ses semblables, d'autant plus que l'éducation de ses 4 enfants lui était apparue comme un fiasco. Tertio, une poussée de charité vraie qui meublait ses loisirs et l'empêchait de glisser dans les mondanités qu'elle avait toujours abhorrées.
En plus de charités discrètes dont on ne pourra jamais faire la narration. Véritable, elle a accompagné au Canada Mgr Alexandre Le Roy, supérieur général spiritain, qui lui a fait ouvrir bien grand son portefeuille pour la fondation du collège St-Alexandre de Gatineau, en 1905. Pour nous c'est plus que de la petite histoire, c'est notre naissance.