Les grandes générosités d'une femme mystérieuse
Mme Jules Lebaudy est bienfaitrice insigne du Collège St-Alexandre. Cette femme dont on n'a pas réussi à percer le mystère fut d'une générosité difficilement imaginable. Décédée le 3 mai 1917, Le Progrès, dans son Billet parisien, écrivait de Mme Amicie Lebaudy :
Monsieur Lebaudy l'avait laissée veuve de bonne heure, avec une immense fortune acquise dans des spéculations qui avaient ruiné bien des gens. L'argent ne la grisa pas, mais l'effraya. Elle prit un nom d'emprunt et s'en alla vivre dans un coin de banlieue dans un petit logement, où elle cachait sa personnalité, servie par une seule femme de ménage. Très croyante, très pratiquante, elle donnait beaucoup, paraît-il *
Paraît-il... ce paraît-il signifie que le journaliste ne croit pas trop à ces charités de Mme Lebaudy et c'est bien compréhensible puisque par tous les moyens elle avait cherché l'anonymat. Nous avons-là une synthèse de la vie mouvementée de Mme Lebaudy qui s'était donné comme mission de réparer les injustices de son mari comme les fautes de ses enfants. Plusieurs témoins l'ont pris pour une sainte et je suis tenté de les croire. Voici quelques exemples de cette générosité qui m'apparaît vraiment chrétienne.
L'avarice de son mari l'a toujours heurtée. Cette avarice, à maintes reprises, fut vérifiée par elle et c'est cette même avarice qui avait fait de Jules Lebaudy un escroc public quand il avait joué de tout son talent de financier pour aggraver le crash de l'Union générale en 1882 et empocher l'argent par millions sur le dos des petits épargnants qui s'étaient bêtement débarrassés de leurs actions. C'est ainsi que la bourse devient immorale et Dieu sait si Jules a su y bien jouer sans que sa conscience n'en fût affectée, semble-t-il.
Mme Lebaudy n'a jamais pu digérer ce massacre des innocents par son mari et sa conscience sera meurtrie à mort alors que Jules Lebaudy s'enivrera des quelque deux cents millions accumulés d'un seul coup. L'avarice va perdre mon mari, pensait-elle, d'autant qu'il a perdu toute conscience : elle l'avait entendu dire un jour à son fils Max, en exhibant une pièce d'or :
Regarde, voici le dieu unique auquel on doit tout sacrifier !
Tout le reste n'est que plaisanterie ! **
* Troyat Henri, Les turbulences d'une grande famille, p. 255 Éd. France Loisirs, 1999
** Troyat, Henri, op. cit. p. 29